Le mur qui rapporte — Pourquoi la fragmentation d'Internet est une guerre des rentes, pas des valeurs
La fragmentation d'Internet n'est pas un affrontement liberté contre censure. C'est une guerre des rentes de la donnée où chaque bloc construit son marché captif.
Le mur qui rapporte
Pourquoi la fragmentation d’Internet est une guerre des rentes, pas des valeurs
Un dialogue avec un expert pour comprendre pourquoi la fragmentation d'Internet est une guerre des rentes, pas des valeurs — de la Chine à l'Union européenne, chacun construit son mur.
En résumé : La fragmentation d'Internet — le « splinternet » — est présentée comme un affrontement de valeurs entre démocraties ouvertes et régimes autoritaires. En réalité, c'est une guerre des rentes de la donnée où chaque bloc construit son propre Internet souverain pour capter la valeur économique des flux numériques. Chine, Russie, Union européenne, États-Unis — tous fragmentent, chacun pour ses profits, et les citoyens des pays qui n'ont pas les moyens de construire leurs propres murs en paient le prix.
Le 25 juin 2026, la Cour suprême des États-Unis a rendu l’arrêt Trump v. Slaughter. La décision, qui jugeait inconstitutionnelle la structure de la Federal Trade Commission, a vidé l’agence de son pouvoir régulatoire sur les technologies. Passée presque inaperçue en Europe, elle a eu une conséquence que personne n’avait anticipée : le Data Privacy Framework — l’accord qui permettait aux entreprises américaines de transférer légalement des données européennes vers leurs serveurs — s’est effondré, privé de sa base juridique. Meta, Google, Microsoft n’ont plus, depuis ce jour, de fondement légal pour stocker les données des citoyens européens sur le sol américain. C’était la troisième fois en dix ans qu’un accord transatlantique sur les données était invalidé : Safe Harbor en 2015, Privacy Shield en 2020, DPF en 2026.
Cet arrêt n’est pas un accident juridique. Il est la manifestation la plus pure d’une dynamique que le débat public refuse de nommer. La fragmentation d’Internet — le « splinternet » — est systématiquement présentée comme un affrontement de valeurs : les démocraties ouvertes contre les régimes autoritaires, la liberté d’expression contre la censure, la transparence contre l’opacité. Cette grille de lecture a l’élégance des récits binaires. Elle est aussi une erreur de catégorie.
Le splinternet n’est pas une guerre de valeurs. C’est une guerre des rentes de la donnée. Chaque bloc — Chine, Russie, Union européenne, États-Unis — construit son Internet souverain pour capter la valeur économique des flux numériques, imposer ses normes aux entreprises étrangères, et verrouiller son marché intérieur au profit de ses champions nationaux. Le discours sur les valeurs est le vernis. La captation des données est la structure. Et le 25 juin 2026, le vernis a craqué.
I. La fracture infrastructurelle : les tuyaux qui divisent le monde
L’Internet a été conçu comme un réseau de réseaux, interconnecté par des protocoles ouverts. Cette architecture est en train de se briser à son niveau le plus profond : l’infrastructure physique.
Les câbles sous-marins transportent 99 % du trafic intercontinental. Ils sont contrôlés par un petit nombre d’acteurs : Google (qui investit dans une vingtaine de câbles), Meta, Amazon, Microsoft — et des consortiums État-opérateurs comme China Telecom. La Chine ne se contente pas de filtrer le trafic entrant via le Great Firewall : elle construit ses propres dorsales. Le câble PEACE (Pakistan & East Africa Connecting Europe), opérationnel depuis 2022, relie la Chine à l’Europe via le Pakistan et l’Afrique de l’Est, contournant les points de passage sous contrôle américain. L’AAE-1 (Asia Africa Europe-1), co-initié par China Unicom, connecte Hong Kong à Marseille sur 25 000 kilomètres. La Russie développe son propre réseau de câbles arctiques. L’Iran et les Houthis ont démontré en 2024, avec les sabotages en mer Rouge, qu’un acteur non-étatique peut perturber le trafic mondial en frappant les points d’étranglement.
Le système des noms de domaine (DNS) connaît une balkanisation parallèle. L’architecture historique repose sur treize serveurs racines gérés par l’ICANN, une autorité de droit californien. La Chine a développé son propre système de résolution de noms de domaine, indépendant de l’ICANN, pour garantir qu’aucune entité étrangère ne puisse déréférencer un .cn. La Russie a testé en décembre 2024 une déconnexion totale du DNS mondial en Tchétchénie — un exercice de souveraineté numérique qui a fait de la Russie, selon un rapport d’octobre 2025, le « champion du monde des pannes Internet ». L’Iran déploie son National Information Network (NIN), un Internet à deux vitesses où le trafic international coûte quatre fois plus cher que le trafic domestique.
Les certificats cryptographiques, qui authentifient les sites web, suivent le même chemin. La Chine impose les standards SM2, SM3 et SM4, incompatibles avec RSA et ECC, pour toutes ses infrastructures critiques. La Russie a remplacé les autorités de certification étrangères par son système GOST depuis 2022. L’Inde, le Brésil, la Turquie développent leurs propres PKI nationales. Même l’Union européenne, via le projet eIDAS 2.0, pousse vers une infrastructure de certification souveraine.
La conséquence est une architecture qui n’a plus rien d’universel. Le réseau des réseaux devient une juxtaposition de réseaux étanches, chacun avec ses propres câbles, ses propres DNS, ses propres certificats, ses propres règles.
Le Great Firewall comme produit d’exportation. En septembre 2025, une fuite de 500 à 600 gigaoctets de code source du Great Firewall a révélé une vérité que les chercheurs soupçonnaient sans pouvoir la prouver. Le GFW n’est pas un dispositif de censure nationale — c’est un produit commercial, développé par l’entreprise chinoise Geedge Networks, fondée par Fang Binxing, l’architecte du pare-feu. Des variantes ont été installées au Pakistan, au Myanmar, en Ouzbékistan et dans plusieurs pays africains. La Chine ne se contente pas de construire son Internet souverain : elle en fait un marché à l’export, où chaque nouveau GFW installé est un marché captif pour Alibaba Cloud, Huawei et les équipementiers chinois. Le modèle économique est aussi important que le modèle politique.
Les CDN comme points de contrôle. Cloudflare, Akamai, Fastly — les Content Delivery Networks qui accélèrent le chargement des pages web — sont l’infrastructure invisible de la censure moderne. Quand le juge brésilien Moraes a ordonné le blocage de X en août 2024, c’est Cloudflare qui a techniquement obtempéré, en coupant l’accès aux serveurs de cache situés au Brésil. Quand la Russie bloque YouTube, elle utilise les CDN comme étrangleurs, en ralentissant ou en déréférençant les nœuds de distribution. L’infrastructure qui rend Internet rapide est aussi celle qui le rend contrôlable — par une poignée d’entreprises américaines qui, à la différence des États, n’ont pas de comptes à rendre aux citoyens dont elles coupent l’accès.
II. La bataille régulatoire : à chacun son mur, à chacun son marché
La dimension la plus méconnue du splinternet est qu’il n’est pas seulement subi par l’Occident — il est activement construit par lui.
L’Union européenne a fait du droit une arme de souveraineté régulatoire. Le RGPD n’est pas un simple texte de protection des données : c’est un étalon-or mondial que la Californie copie, le Brésil adapte, le Japon négocie en équivalence. Les amendes — 1,2 milliard d’euros par an en 2024-2025 — créent un coût d’entrée que seuls les acteurs les mieux capitalisés peuvent absorber. Le Digital Markets Act a désigné six gatekeepers, tous américains sauf un (ByteDance), et leur impose des obligations d’interopérabilité qui coûtent, selon Bruegel, plus de 20 milliards d’euros par an en frais de conformité. Google s’est vu infliger une amende de 4,3 milliards d’euros en mai 2026 pour abus dans la publicité en ligne ; Apple a perdu son combat contre le statut de gatekeeper en juillet 2026.
L’EU Cloud and AI Development Act, entré en vigueur en juillet 2026, va plus loin : il impose à tout fournisseur cloud étranger une clause « anti-kill switch » garantissant la continuité de service indépendamment des injonctions extra-européennes, et réserve 15 % du marché public cloud à des acteurs européens. Le marché européen du cloud souverain triple, passant de 6,9 à 23,1 milliards de dollars entre 2025 et 2027. OVHcloud franchit le milliard d’euros de chiffre d’affaires. Scaleway remplace Microsoft pour les données de santé françaises.
Simultanément, le règlement Chat Control, adopté en juillet 2026 dans sa version « mini », menace le chiffrement de bout en bout — la même brèche que la Chine utilise pour son Great Firewall. Le champion mondial du RGPD est désormais prêt à casser le chiffrement qu’il défendait hier comme un droit fondamental.
Les États-Unis ne sont pas en reste. Le CLOUD Act de 2018 affirme que les données détenues par des entreprises américaines restent soumises à la juridiction des États-Unis où qu’elles soient stockées. La section 702 de la loi FISA a vu ses requêtes augmenter de 35 % en 2025, portant à plus de 280 000 le nombre annuel de cibles de surveillance sans mandat. L’Executive Order 14179 de janvier 2025 a révoqué toutes les restrictions à l’innovation en intelligence artificielle. La menace d’un « kill switch » américain — Microsoft et Visa coupant leurs services aux entreprises qui se conformeraient aux mandats de la Cour pénale internationale — a été documentée en 2024. Starlink, présenté comme l’outil de désenclavement numérique du monde, est contrôlé par un seul homme qui a admis, en septembre 2022, avoir refusé d’activer la couverture au-dessus de la Crimée pour « éviter une escalade » : un réseau privé, un veto privé, une guerre interétatique suspendue à la décision d’un actionnaire.
La réponse de Washington au DMA européen a été une escalade tarifaire : des droits de douane de 25 à 100 % sur les services numériques européens, présentés comme des mesures de rétorsion contre ce que l’USTR appelle des « taxes discriminatoires sur le commerce numérique américain ». Le coût supplémentaire pour les infrastructures cloud est estimé entre 15 et 30 % par EuroCommerce en 2026.
III. L’économie du splinternet : le prix du mur
La fragmentation d’Internet a un coût. L’OCDE l’estime entre 1 et 3 % du PIB mondial. Mais ce coût n’est pas également réparti — et c’est précisément ce qui fait du splinternet une guerre des rentes.
Le marché mondial des data centers pèse entre 300 et 350 milliards de dollars en 2026, en route vers 200 gigawatts de capacité. Les dépenses d’investissement combinées des Big Tech atteignent 630 à 725 milliards de dollars en 2026 — plus que le PIB de la Suède. Amazon dépense 200 milliards en data centers cette année-là, Microsoft 150 milliards. Ces sommes ne construisent pas un Internet ouvert : elles construisent des forteresses numériques régionalisées, avec des exigences de souveraineté qui fragmentent le marché par zone.
La Chine est le seul pays à avoir construit un écosystème numérique complet, parallèle à l’Internet sous contrôle américain. HarmonyOS, le système d’exploitation de Huawei, détient 18 à 19 % du marché mobile chinois en 2026, avec 800 millions d’appareils. Depuis la version 5, plus aucune ligne de code Android. C’est le premier OS non-iOS, non-Android à atteindre une masse critique — une rupture totale avec les GAFAM. Alibaba Cloud couvre 29 régions et 87 zones de disponibilité, leader en Asie-Pacifique. Baidu, WeChat, Alipay, Douyin sont devenus des concurrents sérieux aux plateformes américaines, protégés par le Great Firewall qui exclut Google, Facebook, Twitter du marché chinois.
La Russie construit un écosystème de substitution accéléré par les sanctions : MAX remplace YouTube, RuStore remplace Google Play, VK remplace Facebook, Yandex remplace Google. Les certificats GOST remplacent les autorités de certification occidentales. Le marché russe, avec ses 120 millions d’internautes, devient une île numérique déconnectée du reste du monde.
L’Inde a banni 652 applications chinoises depuis 2020, dont TikTok (200 millions d’utilisateurs), remplacé par des clones locaux comme Chingari et MX TakaTak. Le DPDP Act de 2023, entré en vigueur en novembre 2025, impose un régime de transfert des données qui favorise le stockage local. La RBI exige depuis 2018 que toutes les données de paiement restent en Inde.
Mais le véritable enseignement de l’économie du splinternet est une asymétrie que personne ne souligne. Les clouds souverains européens, malgré leur triplement, représentent moins de 3 % du marché mondial, contre 63 % pour les Big Three américains. Le budget d’investissement annuel d’AWS dépasse le chiffre d’affaires cumulé de tous les clouds européens d’un facteur 50. La souveraineté numérique se construit à crédit — et le crédit, pour l’instant, est américain.
IV. Les cas d’école : ce que le splinternet fait aux pays
Iran. Le National Information Network est le splinternet étatique le plus abouti. En février-mai 2026, le pays a subi 88 jours de blackout Internet, documentés par Human Rights Watch et le Guardian. L’accès à l’Internet mondial coûte quatre fois plus cher que le trafic domestique, créant un Internet de riches et un Internet de pauvres à l’intérieur même du pays. La collaboration technologique avec la Chine, révélée en mai 2026, montre que le modèle du Great Firewall s’exporte comme une infrastructure clé en main.
Turquie. En août 2024, Instagram a été bloqué pendant neuf jours. Roblox, Discord, Blogspot, et le chatbot Grok ont suivi. La loi 5651 permet le blocage administratif de sites web sans contrôle judiciaire préalable. Plus de 114 000 sites sont bloqués. Le score de liberté d’Internet de la Turquie est de 31 sur 100 selon Freedom House. Le cas turc illustre une vérité gênante pour l’Occident : un pays membre de l’OTAN pratique une censure numérique qui n’a rien à envier à celle de la Russie, en utilisant des outils juridiques que l’Union européenne elle-même développe.
Brésil. Le juge de la Cour suprême Alexandre de Moraes a ordonné le blocage de X (Twitter) et le gel des comptes de Starlink entre le 30 août et le 8 octobre 2024 — 40 jours. Le motif : le refus de Musk de nommer un représentant légal au Brésil, comme l’exige la loi brésilienne. L’affaire a créé un précédent mondial : un État peut couper l’accès à une plateforme et à un fournisseur d’accès Internet simultanément, en utilisant les CDN (Cloudflare, Akamai) comme points de contrôle. Cloudflare a obtempéré. Le précédent est là, prêt à être réutilisé par n’importe quel État disposant d’un juge déterminé.
Inde. Le ban permanent de 652 applications chinoises a créé un marché protégé pour les alternatives locales. Le DPDP Act copie le modèle européen tout en l’adaptant aux intérêts indiens : le gouvernement s’exempte lui-même de la loi via la section 17 pour des raisons de « souveraineté et sécurité nationale », tandis que l’amendement au Right to Information Act supprime la clause d’intérêt public. L’Inde a construit un mur, mais elle en a gardé la clé pour elle-même.
Afrique. Le continent est le grand absent du débat sur le splinternet — et c’est précisément ce qui en fait sa principale victime. L’Afrique ne fragmente pas : elle est fragmentée par les autres. Les data centers sont étrangers, les câbles sous-marins sont construits par la Chine (PEACE) ou Google (Equiano), et la fragmentation linguistique — entre Afrique francophone, anglophone et lusophone — segmente les marchés numériques. Le coût des données mobiles y est le plus élevé du monde : 1 gigaoctet coûte en moyenne 4,47 dollars en Afrique subsaharienne, contre 0,48 dollar en Asie du Sud. Le continent est le seul où le splinternet n’est pas un choix de souveraineté mais une fatalité infrastructurelle — un archipel numérique dont les îles sont raccordées par des ponts que d’autres ont construits, et que d’autres contrôlent.
Le prix de la fragmentation en chiffres. Derrière les milliards de dollars de data centers et les pourcentages de parts de marché, le splinternet a un coût humain que les rapports économiques ne mesurent pas. Les fermetures d’Internet ont causé 19,7 milliards de dollars de pertes économiques en 2025, selon Top10VPN. Les 88 jours de blackout iranien de février à mai 2026 ont privé 85 millions d’habitants de connexion au monde. Les scores de liberté d’Internet 2026 de Freedom House — Chine 9 sur 100, Russie 25, Iran 16, Turquie 31 — ne sont pas des abstractions statistiques : ce sont des citoyens qui ne peuvent pas lire ce qu’ils veulent, dire ce qu’ils pensent, échanger avec qui ils choisissent. La fragmentation a un prix que les data centers ne facturent pas, mais que les populations paient chaque jour.
V. La thèse retournée : le splinternet comme émergence d’un monde multipolaire
Le récit occidental sur le splinternet repose sur un postulat rarement explicité : l’Internet d’avant la fragmentation était libre, ouvert, universel. Ce postulat est faux. L’Internet d’avant la fragmentation était américain.
Les GAFAM contrôlaient les systèmes d’exploitation, les navigateurs, les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, les clouds, les câbles, les certificats, les DNS. La NSA aspirait les données via PRISM et les câbles sous-marins. Les données des citoyens du monde entier étaient stockées sur des serveurs en Virginie, en Oregon et en Californie du Nord, soumises au Patriot Act, au CLOUD Act et à FISA 702. Le modèle économique de cet Internet était l’extraction de données mondiales au profit d’un oligopole américain.
Appeler « splinternet » ce qui se passe aujourd’hui, c’est adopter la perspective des perdants de cette redistribution. Pour la Chine, construire son propre écosystème numérique n’est pas de la fragmentation — c’est de la reconquête de souveraineté. Pour l’Inde, bannir TikTok et imposer la localisation des données de paiement n’est pas du protectionnisme — c’est refuser de financer l’économie numérique chinoise avec les données de 881 millions d’internautes indiens. Pour l’Union européenne, infliger des amendes antitrust à Google et réserver 15 % du cloud public aux acteurs européens n’est pas de la technocratie punitive — c’est la tentative, peut-être vaine, de ne pas devenir une colonie numérique.
La perspective des droits numériques oblige à nuancer ce constat. Human Rights Watch documente les 88 jours de blackout iranien de 2026. Freedom House attribue à la Chine un score de 9 sur 100 en liberté d’Internet. La Russie punit les fournisseurs d’accès qui laissent passer YouTube et réduit le nombre de VPN fonctionnels à cinq. Le coût humain de la fragmentation est réel, massif, et il frappe d’abord les citoyens des régimes autoritaires.
Mais la perspective des droits numériques a elle-même un angle mort : elle tend à confondre la censure autoritaire et la souveraineté régulatoire dans une même condamnation morale, alors que leurs mécanismes et leurs finalités sont radicalement différents. Le Great Firewall chinois censure des contenus politiques ; le RGPD européen impose des règles de consentement. Le premier fait disparaître des journalistes ; le second inflige des amendes à Meta. Les assimiler n’est pas seulement une erreur d’analyse — c’est une erreur politique qui affaiblit la position des défenseurs des droits numériques en les rendant incapables de distinguer l’adversaire du partenaire imparfait.
VI. Les angles morts du débat
Toute perspective en omet d’autres.
La Chine présente sa souveraineté numérique comme une réponse défensive à l’hégémonie américaine. Elle omet de dire que cette souveraineté s’est construite sur un marché captif pour Alibaba, Tencent et Huawei — un oligopole national qui remplace l’oligopole étranger. Elle omet que l’exportation du GFW vers le Pakistan, le Myanmar, l’Ouzbékistan et plusieurs pays africains crée une sphère d’influence numérique qui reproduit, sous contrôle chinois, la domination infrastructurelle qu’elle dénonce chez les Américains.
L’Union européenne construit le souverainisme régulatoire le plus sophistiqué du monde. Elle omet que ses clouds souverains dépendent de puces Nvidia et AMD, de systèmes d’exploitation dont le noyau est développé aux États-Unis, et de câbles sous-marins majoritairement contrôlés par Google et Meta. La souveraineté numérique européenne est une souveraineté de la couche régulatoire — pas de la couche physique.
Les États-Unis dénoncent la fragmentation tout en la pratiquant. Le CLOUD Act, FISA 702, les sanctions extraterritoriales, le contrôle de Starlink par un actionnaire unique, la menace du kill switch contre la CPI : tous ces instruments sont des outils de fragmentation au service des intérêts américains. La différence avec la Chine n’est pas de nature — c’est une différence de degré et de méthode. La Chine fragmente par le pare-feu ; les États-Unis fragmentent par la juridiction.
L’Inde a banni TikTok et imposé la localisation des données de paiement. Elle omet que cette politique profite d’abord à son propre écosystème tech, que la section 17 du DPDP Act donne au gouvernement un blanc-seing pour la surveillance de masse, et que l’Inde ne possède pas la capacité industrielle pour construire ses propres hyperscalers.
La Russie présente le Runet comme un bouclier contre les sanctions et l’ingérence. Elle omet que la loi sur la souveraineté numérique date de 2019, soit trois ans avant les sanctions de 2022 — le bouclier était en construction bien avant que les flèches ne volent. Elle omet que le Runet isole 120 millions de citoyens de l’économie numérique mondiale, et que ses alternatives technologiques (MAX, RuStore) ne sont que des copies dégradées des plateformes qu’elles remplacent.
L’angle mort commun à toutes les perspectives est le suivant : le splinternet profite d’abord aux États et aux grandes entreprises qui le construisent — pas aux citoyens qu’ils prétendent protéger. Les 100 milliards de dollars annuels de flux de données qui circulent dans le monde ne seront pas redistribués aux internautes. Ils changeront simplement de bénéficiaires.
VII. Où va le splinternet ? Trois scénarios à l’horizon 2031
Le splinternet n’est pas un état stable — c’est une dynamique. Sa trajectoire dépendra de trois forces : la capacité des acteurs à imposer leurs normes, l’évolution des coûts de la fragmentation, et la réaction des pays qui n’ont pas encore choisi leur camp.
À court terme (2027-2028) — consolidation des blocs. Les trois sphères dominantes — chinoise, américaine, européenne — vont consolider leurs périmètres. La Chine finalisera son écosystème numérique autonome : HarmonyOS dépassera 25 % du mobile chinois, les câbles PEACE et AAE-1 transporteront l’essentiel du trafic chinois vers l’Afrique et l’Europe sans transiter par des points d’atterrage américains, et le modèle du GFW sera étendu à au moins une dizaine de pays. L’Union européenne mettra en œuvre l’EU Cloud Act et le Digital Markets Act avec une agressivité croissante : les amendes antitrust dépasseront 15 milliards d’euros cumulés, et la clause anti-kill switch sera testée lors du premier conflit entre une injonction américaine et un contrat européen. Les États-Unis, sous la pression de Trump v. Slaughter, verront leur capacité régulatoire interne s’effriter au moment même où leur capacité de coercition externe (sanctions, CLOUD Act, FISA) atteindra son maximum. Le paradoxe américain sera au cœur de la période : l’État qui a le plus de pouvoir extraterritorial sur l’Internet mondial sera aussi celui qui a le moins de pouvoir sur son propre Internet intérieur.
À moyen terme (2029-2031) — le champ de bataille se déplace vers le Sud. La véritable lutte ne se jouera pas entre la Chine, les États-Unis et l’Europe. Elle se jouera en Inde, au Brésil, en Indonésie, au Nigeria — les pays qui concentrent la croissance démographique et numérique du siècle. L’Inde, avec son marché d’un milliard d’internautes et son DPDP Act, cherchera à imposer son propre modèle de souveraineté numérique, distinct à la fois du modèle chinois (pare-feu) et du modèle européen (régulation). Le Brésil, après l’affaire X/Starlink, adoptera un cadre juridique qui fera du pouvoir de blocage des plateformes un outil de politique intérieure permanent. L’Afrique restera le continent disputé : les câbles chinois, les data centers américains et les régulations européennes s’y affronteront, tandis que l’Union africaine tentera — probablement sans succès — de construire un cadre numérique continental unifié.
Trois scénarios pour 2031.
Le scénario de la balkanisation ordonnée — le plus probable. Chaque bloc stabilise son périmètre, des protocoles d’interopérabilité minimale émergent (comme des traités douaniers pour les données), et le monde s’installe dans un Internet à plusieurs vitesses. Les flux de données transfrontaliers continuent mais à un coût de conformité qui équivaut à un tarif douanier numérique de 15 à 30 %. Le commerce mondial s’adapte, comme il s’est adapté aux conteneurs et aux droits de douane.
Le scénario de la guerre froide numérique — possible si un incident majeur survient. Un État coupe les câbles sous-marins d’un autre. Un kill switch est activé. Un cloud souverain est piraté avec l’aide d’un État. La fragmentation cesse d’être économique et devient stratégique : chaque bloc traite les données de l’autre comme une menace. Les coûts explosent. L’Internet n’est plus un réseau mais trois réseaux qui s’ignorent, se craignent, et s’espionnent.
Le scénario de la convergence régulatoire — le moins probable mais le plus souhaitable. La lassitude face aux coûts de la fragmentation pousse à des accords sectoriels : reconnaissance mutuelle des certifications de sécurité, standards communs de chiffrement, protocoles d’interopérabilité pour les données non personnelles. L’Internet ne redevient pas unique, mais il redevient navigable. Ce scénario suppose une chose qui fait défaut depuis vingt ans : que les grandes puissances numériques préfèrent le commerce à la souveraineté.
Le splinternet n’est pas un accident de l’histoire numérique. Il est le produit d’une contradiction que personne ne veut résoudre parce que personne n’y a intérêt. L’Internet a été construit comme un réseau ouvert, mais son économie est fondée sur la captation des données par un oligopole américain. La fragmentation n’est pas la négation de l’Internet ouvert — elle est la réponse des autres puissances à un Internet qui n’a jamais été vraiment ouvert, seulement américain.
La vraie question n’est pas de savoir si le splinternet est une bonne ou une mauvaise chose. Il est déjà là, il est en partie irréversible, et il n’y a pas de retour à l’Internet d’avant. La vraie question est de savoir qui écrira les règles de l’Internet fragmenté, et pour le bénéfice de qui. Pour l’instant, la réponse est claire : les règles sont écrites par les États et les grandes entreprises qui construisent les murs. Et les murs, dans l’histoire du monde, n’ont jamais protégé ceux qui les habitent — ils ont protégé ceux qui les possèdent.
Annexes
A. Sources principales
- WIRED, « 500-600 Go de code source du Great Firewall fuité », septembre 2025
- OSW, « The Great Russian Firewall », décembre 2025
- Mediazona, « Behind the Curtain: Russia’s Internet Censorship in 2026 », avril 2026
- GDPR Enforcement Tracker, amendes 2024-2025
- Bruegel, « The Cost of DMA Compliance for Big Tech », 2026
- EU Cloud and AI Development Act, juillet 2026
- Gartner, « Sovereign Cloud Spending in Europe », 2026
- Trump v. Slaughter, SCOTUS, juin 2026
- EuroCommerce, « Impact of US Tariff Retaliation on Cloud Infrastructure Costs », 2026
- Freedom House, « Freedom on the Net 2026 »
- Human Rights Watch, « Iran: 88 Days of Internet Blackout », 2026
- OCDE, « The Economic Cost of Internet Fragmentation », 2025
- Nature, « How to Stop a Looming Splinternet », éditorial 2024
B. Angles morts
- L’asymétrie de la souveraineté : les clouds européens dépendent de l’infrastructure américaine
- Le coût humain de la fragmentation est supporté par les citoyens, pas par les États
- La distinction censure autoritaire / souveraineté régulatoire est réelle mais politiquement gênante
- Le splinternet profite aux oligopoles nationaux qui remplacent les oligopoles étrangers
- L’Inde et le Brésil construisent des murs sans avoir les moyens d’une infrastructure autonome
- L’Afrique, fragmentée par les autres, n’a pas les moyens de construire ses propres murs — et paie le prix fort
- Le Great Firewall comme produit d’exportation : un modèle économique, pas seulement politique
- Les CDN comme points de contrôle : la censure par l’infrastructure, silencieuse et sans recours
- Le coût humain : 19,7 milliards de dollars de pertes en 2025, 85 millions d’Iraniens coupés du monde
C. Glossaire
- GFW : Great Firewall — système de censure et de filtrage chinois
- Runet : Internet russe souverain, isolé du réseau mondial
- NIN : National Information Network — Internet national iranien
- DPF : Data Privacy Framework — accord transatlantique sur les transferts de données (invalidé 2026)
- PKI : Public Key Infrastructure — infrastructure de certificats cryptographiques
- IXP : Internet Exchange Point — point d’échange de trafic entre opérateurs
- DPI : Deep Packet Inspection — inspection profonde des paquets pour filtrage